Boussole 4ème trimestre 2026
Le capital dans un nouvel ordre : ce qui change pour les investisseurs.

Le capital a de nouveau un prix
Les besoins en capitaux des États et des entreprises dev raient structurellement augmenter au cours des prochaines années. De nombreux pays industrialisés affichent un endettement élevé et des déficits considérables, alimentés par les dépenses démographiques, de défense et d'infrastructure, ainsi que par le refinancement de la dette à des taux plus élevés. En outre, les entreprises ont un besoin croissant de capitaux pour développer leurs infrastructures d'intelligence artificielle (IA) et réorganiser leurs chaînes d'approvisionnement.
Dans le même temps, ce sont les bailleurs de fonds jus que-là peu sensibles aux prix qui se retirent. Les banques centrales achètent désormais bien moins de titres qu'après la crise financière et pendant la pandémie. De plus, la demande chinoise en obligations d’État américaines a nettement diminué, et la fragmentation du commerce mondial pourrait accentuer ce recul. À cela s’ajoutent le faible taux d'épargne des ménages américains et des groupes technologiques qui réinvestissent leurs bénéfices et deviennent eux-mêmes emprunteurs.
Le coût du capital s’en trouve ainsi alourdi, et les taux d’in térêt devraient rester élevés à long terme. Le rendement des obligations d’État américaines à 30 ans a atteint son plus haut niveau depuis plus de 20 ans. En Suisse, en revanche, le niveau des taux d'intérêt devrait rester relativement bas, soutenu par une épargne élevée, des finances saines et le statut de valeur refuge du franc suisse. Pour les actions, la hausse du coût du capital pèse sur les entreprises très endettées, la rentabilité et la qualité du bilan devenant plus importantes. Pour les obligations, le rendement courant regagne en importance, mais le risque de taux persiste sur les durées longues. L’immobilier suisse bénéficie d’un contexte favorable, même si certaines valorisations demeurent élevées. Pour l'or, la hausse des taux réels est un frein, les risques budgétaires et géopolitiques jouant en sa faveur. Un environnement de taux plus élevés n’est donc pas nécessairement négatif, mais met l’accent sur la sélectivité, la qualité et la diversification.
Allocation : des classes d’actifs inchangées face à la hausse du coût du capital
L’environnement macroéconomique reste solide, même si la dynamique s’essouffle. Aux États-Unis, un marché de l’emploi robuste, une consommation soutenue et des investissements solides écartent pour l'instant le risque de récession. Des données d’enquête moins favorables annoncent toute fois un ralentissement de la croissance. Quant à l’Europe, elle reste la plus faible des grandes zones économiques. La hausse des prix de l'énergie a récemment accentué l'inflation, même si celle des biens se normalise. La Fed, sous la présidence de Kevin Warsh, et la BCE se sont donc montrées plus prudentes, et le marché a réduit ses anticipations de baisses de taux. En Suisse, en revanche, l’inflation reste faible, à 0,8 %. Si la masse monétaire mondiale soutient l'économie et les bénéfices des entreprises, les déficits budgétaires élevés et l'offre obligataire abondante continuent de pousser les taux longs à la hausse.
Nous maintenons donc une position neutre sur les actions. La solidité des bénéfices et des conditions de liquidité favorables soutiennent les actions, mais des valorisations élevées et des taux réels plus hauts plaident contre une sur pondération.
Les obligations restent sous-pondérées au profit des actions. La pression à la hausse sur les taux d’intérêt à long terme persiste et le risque de duration reste élevé. En outre, les spreads de crédit serrés n’offrent à nos yeux qu’une compensation insuffisante compte tenu des risques macroéconomiques et géopolitiques.

Nous maintenons nos surpondérations de l’or et de l’immobilier suisse. L’or reste un instrument de diversification important, aux arguments structurels intacts, même si la hausse des taux réels pèse à court terme. L’immobilier suisse reste sensible à la hausse des taux d’actualisation, mais continue d’offrir un profil rendement/risque plus attrayant que les obligations en CHF. Notre orientation stratégique reste donc inchangée : nous misons sur la qualité, une large diversification et les actifs réels.
Les besoins en capitaux augmentent
Pendant de nombreuses années, le capital était abondant et peu coûteux, des coûts de financement bas étant devenus la norme pour les États, les entreprises et les investisseurs. Cette période était toutefois historiquement exceptionnelle. Entre-temps, le rapport offre-demande de capitaux a évolué, modifiant le contexte des taux d'intérêt.

Les besoins croissants en capitaux sont particulièrement évidents dans les budgets publics. De nombreux pays industrialisés sont déjà fortement endettés et affichent des déficits considérables, un phénomène particulièrement marqué aux États-Unis. Selon le Fonds monétaire international (FMI), la dette publique américaine s'élevait à environ 126 % du PIB en 2025. Dans le même temps, le déficit budgétaire atteignait environ 5,8 % du PIB en 2025, selon le Congressional Budget Office (CBO). Parmi les principaux facteurs : dépenses démographiques, hausse des dépenses de défense et d'infrastructures, et programmes de soutien aux industries stratégiques. Ces dépenses réduisent la marge de manœuvre des États, compliquent la réduction des déficits et les obligent à lever une part plus importante de leurs fonds sur les marchés financiers.
Le stock de dette existant et les intérêts associés amplifient cet effet. Une grande partie des emprunts en cours a été contractée à des conditions avantageuses en période de taux bas. À l'approche des échéances, ces dettes sont progressivement refinancées à des taux de marché plus élevés. Selon le Trésor américain, plus de USD 10 000 milliards d’obligations d’État américaines arriveront à échéance entre 2026 et 2030. Ce refinancement pourrait progressivement alourdir les dépenses d'intérêts des États. Cette hausse peut aggraver les déficits budgétaires et créer des besoins de financement supplémentaires.
Ces besoins de financement accrus ne se limitent pas aux États, mais concernent aussi les entreprises. Le développement des infrastructures d’intelligence artificielle (IA) en est un moteur important. Selon MSCI, les principaux fournisseurs de cloud et groupes technologiques investiraient ensemble environ USD 800 milliards en 2026. Il s'agit surtout de nouveaux centres de données, nécessitant d'importants volumes de semi-conducteurs, d’équipements réseau, de systèmes de refroidissement et d’alimentation électrique. Cela implique aussi le développement des réseaux électriques, de la production d'énergie et des capacités industrielles. Les besoins en capitaux dépassent donc largement le secteur technologique.
Parallèlement, la réorganisation des chaînes d’approvisionnement mondiales accroît les besoins en investissements. Les entreprises diversifient leurs fournisseurs et, via le « reshoring » et le « nearshoring », relocalisent une partie de leur production plus près du marché national. Alors que les chaînes d'approvisionnement ont longtemps été optimisées pour des stocks réduits, une utilisation élevée des capacités et des coûts bas, la sécurité d'approvisionnement et l'autonomie stratégique priment désormais. Ces structures plus robustes nécessitent des stocks et des capacités de production supplémentaires, rendant l'économie dans son ensemble plus intensive en capital.

Ces besoins en capitaux des États et des entreprises devraient donc augmenter non seulement temporairement, mais aussi structurellement. La hausse des déficits, les investissements massifs et les besoins croissants de refinancement en sont les moteurs.
L'offre de capitaux croît plus lentement
Face à la hausse de la demande se trouve l’offre de capitaux disponible. L’épargne des ménages en constitue une source importante. Les revenus non consacrés à la consommation peuvent, via les banques et les marchés financiers, financer les entreprises et les États. Selon le Bureau of Economic Analysis (BEA), le taux d'épargne des ménages aux États Unis s'élevait en juillet 2026 à 4,1 % du revenu disponible, nettement en dessous de la moyenne d'environ 6 % entre 2010 et 2019. Les ménages contribuent donc moins à l’offre qu’auparavant.
Le rôle des entreprises comme bailleurs de fonds évolue aussi. Les bénéfices non distribués peuvent être placés sur les marchés financiers ou investis en interne. Chez les grands groupes technologiques notamment, une part considérable de ces bénéfices est réinvestie dans les infrastructures d'IA. Ces fonds ne sont donc pas disponibles comme capital sur les marchés financiers. En outre, les flux de trésorerie propres de certaines grandes entreprises technologiques ne suffisent plus à financer intégralement leurs vastes investissements. En octobre 2025, Meta a levé USD 30 milliards via une émission de dette, l'une des plus importantes émissions d'obligations d'entreprise de l'histoire. Les grands groupes technologiques, qui disposaient depuis longtemps d’importantes réserves de liquidités, apparaissent donc de plus en plus non seulement comme des bailleurs de fonds, mais aussi comme des emprunteurs.

Outre les sources nationales de capitaux, les flux transfrontaliers ont aussi beaucoup évolué. Pendant de nombreuses années, la Chine a été l’un des principaux acheteurs étrangers d’obligations d’État américaines. Cette demande a toutefois nettement diminué. Selon le Trésor américain, les avoirs chinois ont atteint un maximum d'environ USD 1 320 milliards en novembre 2013. Fin juin 2026, ils s’élevai ent encore à environ USD 633 milliards. Une grande partie de l'épargne chinoise est désormais investie localement ou dans d'autres régions et placements. Le marché des capitaux américains dispose donc de moins de capitaux chinois. Les droits de douane et autres barrières commerciales pourraient accentuer cette tendance. Si les droits de douane affectent d'abord le commerce des biens, le déficit de la balance courante des États-Unis est financé par des capitaux étrangers. Lorsque d’autres pays exportent moins vers les États Unis, ils perçoivent également moins de recettes en dollars qu’ils pourraient réinvestir dans des placements américains. Une fragmentation accrue du commerce mondial pourrait, à long terme, influencer l'offre mondiale de capitaux.

Parallèlement, le rôle des banques centrales a profondément évolué. Au cours des années qui ont suivi la crise financière et pendant la pandémie de Covid-19, elles ont acheté massivement des obligations d’État et d’autres titres. Les bilans des grandes banques centrales sont passés d’environ USD 10 000 milliards en 2010 à plus de USD 33 000 milliards à leur pic en 2022. Depuis, ils sont retombés à environ USD 26 000 milliards. Avec la réduction de ces bilans, la demande des banques centrales en titres a diminué. Une part plus importante des besoins de financement doit donc être couverte par d'autres acteurs des marchés financiers.
En d’autres termes, ce sont précisément les acheteurs jusque-là les moins sensibles aux prix qui se retirent. Les banques centrales achetaient des obligations d'État pour des raisons de politique monétaire, la Chine pour placer ses réserves de change. Ces acheteurs sont remplacés par des investisseurs privés qui exigent un rendement approprié pour détenir des obligations d’État. Comme les ménages épargnent moins et que les groupes technologiques investissent eux-mêmes leurs fonds, l'offre de capitaux devrait croître plus lentement que la demande.
Ce que le nouveau régime de capital signifie pour les investisseurs
Lorsqu'une demande de capital en hausse se heurte à une offre dont la croissance ralentit, la concurrence pour le ca pital s'intensifie. Les États et les entreprises se disputent alors davantage ces ressources financières. Les bailleurs de fonds peuvent ainsi exiger des rendements plus élevés, ce qui pousse les taux d'intérêt nominaux à la hausse.
Ce mécanisme est surtout visible pour les obligations d'État à long terme. Une offre plus importante d'obligations d'État, à demande constante, entraîne une hausse des rendements. Ainsi, le rendement des obligations d'État américaines à 30 ans s'est élevé à environ 5,5 % récemment, son plus haut niveau depuis plus de 20 ans. Les rendements des obligations d'État servant de référence pour de nombreux financements, cette hausse se répercute sur le coût du capital de toute l'économie.

Les changements structurels de l'offre et de la demande laissent penser que les taux d'intérêt devraient rester élevés à long terme et que le coût du capital devrait regagner en importance.
Par le biais des marchés internationaux des capitaux, la hausse des taux d'intérêt à l'étranger touche aussi la Suisse. Néanmoins, les taux d'intérêt en Suisse devraient rester inférieurs à ceux de nombreux pays industrialisés, notamment grâce à une épargne nationale élevée. Selon le FMI, l'épargne brute atteignait en 2025 environ 36,6 % du PIB, contre 24,4 % en zone euro et 16,8 % aux États-Unis. Parallèlement, les besoins de financement de l'État restent relativement faibles. Selon le FMI, la dette publique ne s'élevait qu'à 39 % du PIB en 2025, contre environ 87 % en zone euro et 126 % aux États-Unis. Cette combinaison d'épargne élevée et de faibles besoins de financement publics tend à modérer les taux d'intérêt. La faible inflation renforce cet effet. Selon l'Office fédéral de la statistique, l'inflation en Suisse était de 0,8 % en août 2026. En zone euro, elle s'élevait à 3,3 % selon Eurostat, et aux États-Unis à 3,4 % selon le Bureau of Labor Statistics (BLS). Le faible niveau des taux est aussi soutenu par le statut de valeur refuge du franc suisse, qui alimente la demande de placements en francs. Ces facteurs laissent penser que les taux en Suisse devraient rester relativement bas, même dans un contexte mondial de hausse.
La hausse du coût du capital modifie aussi l'attractivité relative des différentes classes d'actifs. Le facteur déterminant est l'ampleur de la réaction des valorisations et des coûts de financement aux taux d'intérêt.
Les actions sont aussi affectées par la hausse du coût du capital. Le rendement exigé par les investisseurs augmente, tandis que la hausse des taux d'actualisation pèse surtout sur les entreprises aux flux de trésorerie attendus lointains. De plus, le financement devient plus coûteux, surtout pour les entreprises fortement endettées. La rentabilité, la qualité du bilan et l'utilisation efficace du capital prennent ainsi davantage d'importance.
Dans ce contexte, le revenu courant des obligations regagne en importance. Le risque de taux d'intérêt persiste toutefois : si les rendements à long terme continuent d'augmenter, les obligations à longue échéance risquent de perdre de la valeur. En conséquence, nous conservons une position prudente sur la pondération globale des obligations.
Les taux d'intérêt relativement bas en Suisse créent des con ditions plus favorables aux placements immobiliers. Ce con texte, combiné à la pénurie de logements et à une demande robuste, soutient les revenus locatifs. De nombreux fonds immobiliers cotés affichent toutefois déjà des valorisations élevées, limitant quelque peu leur potentiel de hausse.
Pour l'or, ce sont surtout les taux d'intérêt réels qui importent. Des taux d'intérêt réels plus élevés constituent un frein, car ils augmentent le coût d'opportunité d'un placement non rémunéré. D'un autre côté, une dette publique élevée, l'incertitude budgétaire et les risques géopolitiques peuvent soutenir la demande d'or comme réserve de valeur.
Après des années de conditions de financement exceptionnellement favorables, le coût du capital reprend de l'importance. Un environnement de taux d'intérêt structurellement plus élevés n'est pas nécessairement négatif pour les investisseurs, mais il exige davantage de sélectivité, une attention accrue à la qualité et une large diversification.
Auteurs :
Franz Paul Triebe
Tobias Wagner
Clôture de rédaction : 30 septembre 2026
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